Tristan K☢️min @TristanKamin Passionné d'aéro/astronautique, ingénieur sûreté et apprenti vulgarisateur sur le #nucléaire. DM ouverts. TeamBanana 🍌☢️🍌 May. 06, 2019 6 min read

Un exemple parmi d'autres de ce que je ne supporte plus.

#Thread

Citer « #Tchernobyl et #Fukushima » ne constitue pas un argument. Ni un argument contre les technologies électronucléaires en général, ni contre l'emploi de l'énergie #nucléaire en France, aujourd'hui et demain.

Ce n'est pas un argument contre l'électronucléaire en général car des accidents isolés, à une échelle mondiale et sur plusieurs décennies, n'ont jamais enterré une quelconque filière industrielle.

Aucune catastrophe aérienne (y compris l'usage militaire de l'aviation) n'a incité à sortir de l'aéronautique, nul accident relatif au gaz, au pétrole, au charbon (notamment dans les mines) n'a jamais ralenti l'exploitation de ces ressources. Sans parler de l'industrie chimique !

Pis encore, à ceux qui s'exclament « Tchernobyl, Fukushima », je vous invite à répondre « Banqiao, Morvi » ! Ces noms que la mémoire collective a oublié sont pourtant ceux de deux catastrophes ayant touché des centrales électriques.

Pourtant, ces deux catastrophes sont en mesure de reléguer les conséquences sanitaires des accidents de Tchernobyl et Fukushima au rang d'incidents mineurs!

Banqiao est probablement la pire catastrophe industrielle de l'Histoire. En 1975, sous les assauts d'un typhon, en Chine, le barrage de Banqiao, sur le Ru, a cédé. La vague qui en a résulté à conduit à la destruction, volontaire ou non, de 61 autres ouvrages.

Wikipédia nous indique 26 000 morts directs, et 145 000 autres dans les épidémies et la famine qui suivirent ; ainsi que 11 MILLIONS d'autres personnes touchées d'une manière ou d'une autre.

Tchernobyl, c'est quelques dizaines de morts directs, jusqu'à 10 000 (évaluation très exagérée, cf. OMS/AIEA/UNSCEAR) indirectement, et quelques millions de personnes touchées (évacuées, vivant en zone fortement contaminée, etc.).

Quant à Morvi, c'est un autre barrage qui a rompu, en Inde, en 1979 (quatre mois après l'accident nucléaire de Three Mile Island, pourtant la mémoire collective a traité les deux accidents très inégalement...).

Cette fois, on parle de 2000 à 15000 victimes. Comparons cette fois à Fukushima, et ses zéro victimes directes, et une fourchette haute à 2000 pour les victimes indirectes (quasi-exclusivement des victimes de l'évacuation, et non pas de la radioactivité).

Et nul de ces accidents n'a conduit à remettre en cause ni l'hydroélectricité, ni les barrages. On a remis en cause des choix de conception, des règles d'exploitation, des modes de gestion de crise, bref, on a « profité » si j'ose dire du retour d'expérience...

...pour réduire à l'avenir le risque d'occurrence de tels événements et, éventuellement, mieux les gérer. Bref : du bon sens comme on en applique dans tous les domaines ! Y compris, en règle générale, dans le nucléaire.

On n'a jamais parlé de @SortirHydro au nom de Banqiao et Morvi, de la chimie au nom de Bhopal, ni décidé d'évacuer toutes les régions littorales suite au tsunami de 2004.

Donc, pour les mêmes raisons, « Fukushima et Tchernobyl » n'est pas un argument contre l'électronucléaire, mais pour son amélioration continue.

Ainsi, la prochaine fois que l'on vous avance « Fukushima, Tchernobyl ! » en guise de seul argument... Expliquez à votre interlocuteur qu'en appliquant ce même raisonnement, vous pouvez tout à fait vous exclamer « Banqiao, Morvi ! ».

Et à vous deux, par ce raisonnement simpliste, vous rejetez 75% de l'énergie bas-carbone mondiale (en comptant la biomasse dedans, sinon ça serait probablement plus de 90%). Démonstration par l'absurde d'un raisonnement... Pourri, disons-le clairement.

Maintenant, si l'on se concentre sur le cas français... Et l'analogie avec Tchernobyl, pour commencer.

Et bien non. Il n'y a pas d'analogie qui tienne, et qu'on se le dise une bonne fois pour toutes : les RBMK, comme ceux de Tchernobyl, à l'époque, niveau sûreté, c'était des réacteurs de merde.

Alors oui, en termes de performance économique (construction, exploitation) et industrielle (puissance, fiabilité), c'était peut-être la folie. Mais ça reste des réacteurs inflammables, sans enceinte de confinement, dotés de dispositifs de sûreté lents, désactivables...

Et, surtout, offrant une plage de fonctionnement dans laquelle ils étaient instables : une hausse de la température provoque une hausse de la puissance, donc de la température, donc de la puissance... Ce qui n'existe pas dans les réacteurs à eau, par leur conception même !

Dans nos réacteurs, une hausse de la température augmente le nombre de neutrons qui sont capturés par l'uranium 238 (non fissile) et par l'eau, et donc étouffe la réaction en chaîne ce qui fait baisser la puissance, donc la température.

Bref, le réacteur se stabilise tout seul, par physique (pas par des automatismes), en permanence.

Outre la misère dans la conception de Tchernobyl, il était mal exploité par des gens mal formés, et une fois l'accident survenu, la gestion de crise a été catastrophique avec un déni des autorités et une évacuation très tardive.

Rien n'allait, de bout en bout. Et rien n'était similaire au parc nucléaire français.

Dehors, donc, l'invocation de « Tchernobyyyyyl » pour parler du nucléaire en France.

Reste peut-être Fukushima ? Et bien... Pas vraiment non plus.

D'une part, parce que ce sont encore des réacteurs de conception assez différente de celle des nôtres, mais certes plus proches de nos centrales que ne l'était Tchernobyl.

D'autre part, parce que les conditions ne sont pas les mêmes : le risque environnemental sur le littoral Pacifique japonais est sans commune mesure avec ce que l'on a en France !

Enfin ? Qui peut décemment établir que parce que des réacteurs ont pris un séisme de magnitude exceptionnelle (même pour le Japon), qu'ils ont fort bien encaissé d'ailleurs, et un tsunami historique, la France est en danger ?

En plus de cela, l'organisation de la sûreté nucléaire nippone avant Fukushima tranche avec l'image de rigueur que l'on a des japonais... L'autorité avait peu de pouvoir sur les industriels, tout en étant rattaché à un ministère dont le rôle était de promouvoir le nuc.

Bravo l'indépendance... C'est un peu comme si on demandait à l'ADEME son avis sur les énergies renouvelables, qu'elle a pour mission officielle de promouvoir. Mais là, on parle de sûreté nuc', donc des enjeux bien plus grands.

Nonobstant tout cela, en imaginant que le cas Fukushima soit en tout point transposable à la France... Sa gravité est-elle suffisante pour exiger l'abandon total de l'énergie nucléaire, malgré les conséquences que cela aurait ?

Vraisemblablement pas, mais je vous renvoie du coup aux réflexions en première partie de ce thread. D'ailleurs, avec une trentaine ou une quarantaine de réacteurs à redémarrer, le programme nucléaire japonais se retrouve à être un des plus ambitieux au monde.

D'ailleurs, petit retour sur Tchernobyl : l'Ukraine ambitionne aujourd'hui de monter à 60% la part du nucléaire dans son mix électrique. Ce qui la hisserait au deuxième rang mondial, juste derrière nous !

Parce que, même pour les plus concernés, la raison conduit à pondérer la peur de l'accident nucléaire devant les risques d'une pénurie de gaz et d'électricité en plein hiver. Toutefois, ce ne sont plus des réacteurs à graphite qu'ils construisent, à présent.

Finalement, même si Tchernobyl et surtout Fukushima ont apporté énormément de retour d'expérience applicable à notre parc actuel et futur, l'accident de référence pour nous serait celui de Three Mile Island, qui aurait tout à fait pu se produire sur nos réacteurs à l'époque.

Mais bon, c'est bien moins vendeur. Comme Banqiao et Morvi, d'ailleurs, quasiment oubliés malgré l'ampleur des drames. J'ai coutume de dire que la gravité d'une catastrophe est jugée selon le nombre de caméras, pas de victimes.


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