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La semaine dernière, j'ai fait la rencontre de H., un jeune homme habité par la musique, qu'à l'école de musique, nous avons reconnu comme un génie.

Génie. Ce mot, on a envie de le prendre avec des pincettes, tant il a été utilisé à tort et à travers pour des personnes qui avaient un petit talent ou simplement de la chance. Mais, concernant H., aucun autre ne convient. Nous avons frotté les poignées de porte, les touches

de piano, comme chaque jour et chaque heure depuis le début de la crise sanitaire et c'est H. qui est apparu.
Mardi, quand, en transe, traversée par la musique de Beethoven depuis que ce jeune homme en avait joué sur le Pleyel de l'école, j'ai jeté mon

émotion sur mon fil Twitter, je ne m'attendais pas à ce qu'autant de personnes soient émues et secouées par son histoire. C'était bouleversant alors que ce qui se passe sur ce média, souvent, me rend amère. Je vous ai trouvé beaux.

Les jours suivants, mon assistante et moi avons travaillé avec H. D'abord, nous lui avons fait comprendre le temps qu'il gagnerait à lire la musique. Et en deux jours, il a su.

H. qui est cet enfant qui a arrêté l'école parce qu'il n'aimait pas comment c'était fait", sait lire aujourd'hui la clef de sol et la clef de fa. Rien de magique là-dedans car dès les premières explications, H. n'a plus lâché la méthode de lecture de notes.

Dans le bus, au foyer, il a lu et relu. Mercredi, notre prof de piano jazz, S., l'a entendu répéter sa sonate et elle qui parle peu, lui a parlé longuement pour le convaincre de travailler avec elle l'improvisation et le jazz. "Cela te donnera des ailes, même pour le classique !"

H. était d'accord parce que le soir, c'est ce qu'il écoute principalement. Du jazz. Mon assistante a dit "Il faut qu'on demande à Zoridae" et j'ai dit oui, bien sûr, car comment refuser la connaissance à un enfant qui en est assoiffé ?

Ici, après l'émotion et la joie reçues en retour de mon récit - il n'est pas difficile de comprendre, que dans cette période où la vie que nous menions, se délite à mesure que les malades se succèdent en réanimation, nous avons besoin de rêver -

ont commencé à arriver les critiques, les débats, le scepticisme. "OK, il a l'oreille absolue. Mais maîtriser la technique pianistique d'un tel morceau en si peu de temps, c'est impossible." "C'est forcément romancé." On a aussi longuement débattu de l'inutilité de l'éducation

qui n'avait su distinguer un tel joyau entre les rangs innombrables d'élèves qu'elle tente d'éduquer. On m'a élégamment adressé par trois fois, un GIF que j'adore avec un bonhomme en costume traditionnel jouant de la flûte à bec - du pipeau.

Mercredi j'étais en télétravail et je n'ai pas cotoyé H. Perturbée par certaines attaques, j'ai presque douté parfois, de ce que j'avais entendu la veille. Aussi, jeudi, nous avons, avec C. mon assistante, joué à préciser le don de H. D'abord, mercredi, elle lui avais montré les

clefs et les notes et le lendemain, il savait lire. Il hésitait encore mais se corrigeait seul et avec un appétit d'avancer merveilleux. Puis, C. a joué des morceaux de 2 lignes, de la méthode pour piano débutant et H. devait les reproduire. J'observais. H. écoutait intensément,

regardant le plafond. Quand C. lui laissait la place,, il s'asseyait et jouait les premières mesures. Ensuite, il demandait à réentendre. Juste après, on lui a demandé de reprendre les 2 morceaux relevés à l'oreille en lisant la partition.

Devant nous, H. a tracé de nouveaux chemins. Tout va très vite avec lui et nous devons nous adapter en permanence. Nous n'avions pas encore mentionné les altérations (qu'il connaissait de nom) et dans le deuxième morceau, il y avait un fa dièse à la clef.

"C'est en sol majeur" explique C. brièvement. H. sourit, pose quelques questions et il intègre : pendant un instant, il s'arrête et on sent qu'il range l'information dans le tiroir adéquat. Dans une pièce de Duras, il serait écrit "un temps". En musique, ce serait un soupir.

A la suite du cours avec S., H a également commencé à s'intéresser à l'harmonie. Il nous demande sans arrêt si les accords ou les intervalles sont majeurs ou mineurs. La plupart du temps, il le devine seul, déjà.

Au moment du déjeuner, jeudi, j'ai redemandé à H. son histoire. Le premier morceau entendu et reproduit partiellement au Cultura, c'était la Lettre à Elise. Encore du Beethoven.
- Mais avant ça, tu n'avais pas touché de piano ? De guitare ?
- Non.

- Et quand tu as cessé d'aller au collège, que faisais-tu de tes journées ?
- J'écoutais de la musique.
- Cela signifie que que tu as touché un piano pour la première fois en septembre ?
- En fait, c'était en décembre, un peu avant Noël.

- Et pourquoi as-tu choisi de jouer le troisième mouvement de la sonate ? Tu aurais pu en trouver un plus facile pour commencer ?
- Parce que c'est le premier morceau dont les notes me sont venues comme ça. Je les ai jouées sur le piano et j'ai décidé de chercher la suite.

À son éducatrice, plus tard, j'ai demandé comment H. travaillait son piano. S'il répétait plusieurs fois ses traits pianistiques.
- H. est très perfectionniste. Il peut jouer dix fois le même passage. Jusqu'à ce que cela lui convienne.
J'ai répondu que c'était un vrai musicien.

En quelques jours, H. a appliqué les conseils de C. pour la sonate. Il ne met plus de pédale. Il a ralenti le tempo pour maîtriser mieux les arpèges. Ici, elle lui a fait changer un doigté, là une nuance, là un appui.

Vendredi, j'ai rencontré une partie de son équipe éducative et nous avons parlé de ce que nous pourrons faire pour H. qui ignore toujours l'engouement suscité ici par son histoire. En réponse aux suggestions de plusieurs d'entre vous, je mettrai probablement en ligne une

cagnotte afin de permettre à H. d'avoir un vrai piano mais aussi des partitions, un métronome. Des livres. Pour le reste (les sollicitations de journalistes), il faudra son approbation, l'accord des parents et des garanties que son anonymat et sa vie privée soient respectées.

car H. est d'abord un enfant que l'on doit protéger...

Et maintenant, un cadeau : la sonate en travail. Bon dimanche !


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